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Marmolada : voie du Poisson sommet (Werg duch den fish)

WERG DUCH DEN FISH

Pour la deuxième fois de ma vie, j'ai rencontré Igor KOLLER.

Presque inconnu en France, ce fut pourtant à chaque fois un très grand honneur pour moi de parler à l'un des auteurs de la terrible voie  :  «  Werg duch den fish  », mythique en Europe centrale et à mon avis trop peu connue sous son nom français: «  A travers le Poisson  »  !

Cette voie de la face Sud de la Marmolada, haute de 850m, tire son nom de la baume en forme de baleine qu'elle traverse.
La première fois que je l'ai grimpée c'était en août 2000 avec Patrice GLAIRON-RAPPAZ, sur les conseils du très brillant Guide Italien  : Pietro DAL PRA.
Nous l'avions grimpée dans sa version «  falaise  » c'est à dire «  seulement  » les 550 premiers mètres jusqu'à une vire qui marque la fin des difficultés, puis descente en rappels et retour au refuge Falier situé pratiquement au pied de la paroi.

Pietro, nous l'avions rencontré au Yosemite en mai 2000. Nous avions entendu parler de lui car quelques temps avant il venait de signer une des rares ascensions en libre de Silbergeier, voie extrêmement difficile de Beat KAMMERLANDER sur les parois du Ratikon.

Cette voie présente des passages obligatoires en 7c+, avec parfois une dizaine de mètres entre les points d'assurage. Enchaînée en libre la longueur la plus dure est en 8b+  ! C'était à l'époque le niveau le plus dur jamais atteint en paroi, avec un engagement qui donne froid dans le dos. Autant vous dire qu'au Yosemite nos pires projets en libre n'étaient pour lui que de belles voies à clients  !!

A la fin de notre séjour nous quittions la Californie non sans noter qu'il travaillait avec le bureau des Guides de Cortina d'Ampezzo.

L'été venu, je retrouve Patrice à Chamonix pour une semaine de vacances. En fait, en janvier 2000, avec Patrice nous avions réalisé la première répétition hivernale de la voie GOUSSEAULT aux Grandes Jorasses. Suite à cette ascension, René DESMAISON nous fait les honneurs d'un dîner en sa compagnie et c'est à cette occasion que je rejoins Patrice dans la capitale de l'alpinisme.

Se trouver face à notre maître en bivouacs est un grand moment! Se dire qu'il a ouvert il y a une trentaine d'années des voies qui restent d'actualité nous laisse pantois d'admiration. Par ailleurs c'est une rencontre émouvante  : Serge GOUSSEAULT étant mort dans la paroi à quatre-vingt mètres du sommet, René a été marqué à tout jamais, comme il l'a raconté dans  :  «  342 heures dans les Grandes Jorasses  ».

Gravir la face Nord des Grandes Jorasses en hiver n'est évidemment pas anodin et bien que n'ayant rien à voir avec ceux de René nous avons très présents à l'esprit les moments forts que nous y avons vécu. Notamment, le dernier jour de notre ascension, un vent terrible qui nous déséquilibrait en permanence s'était levé, tellement violent que mes piolets vachés au baudrier planaient à l'horizontale  ! Moi, quand les manches de mes piolets se mettent dans ce sens pour le moins anormal  : j'ai peur. J'ose à peine vous l'avouer  mais face à cette situation dantesque  je crois bien avoir eu envie de pleurer! Pourtant, une fois ces souvenirs partagés, c'est notre désir d'action qui reprend le dessus et nous n'avons qu'une idée en tête  : grimper.

La chance est avec nous, car il fait un temps exceptionnel sur tout l'arc alpin et comme la perspective de découvrir de nouveaux terrains de jeu, voire une autre façon de grimper est la plus forte, nous mettons le cap sur les Dolomites.

Dans la Face Nord de la Cima Grande, paroi surplombante haute de 450m, nous gravissons en libre la Brandler-Hasse, avec seulement un repos dans la longueur la plus dure, un bon 7a+. C'est une très belle voie dans une grande ambiance mais qui finalement ne nous a pas déroutés par rapport à ce que nous connaissons de l'escalade dite  :  «  en Terrain d'Aventure  ».

Pour notre deuxième jour dans les Dolomites, malgré le puissant anticyclone qui sévit sur les Alpes, la région reste fidèle à sa réputation et il fait un temps maussade. Nous en profitons pour nous reposer et aussi rendre visite à Pietro.

Au bureau des Guides de Cortina d'Ampezzo, nous sommes accueillis froidement par une hôtesse qui nous dit quasiment en français, qu'en plus de l'italien, elle parle  : l'allemand, l'anglais et l'espagnol, mais le français, ça non  ! En fait dans Cortina il n'y a que des hôtels et des boutiques de luxe et deux grimpeurs français qui veulent des renseignements  : ça fait un peu tâche!

Patiemment nous attendons Pietro, sûrs qu'il nous conseillera les plus belles voies. Quand il arrive il se rappelle vaguement nous avoir rencontrés au Yosemite. Un peu surpris, c'est sans doute pour reprendre un peu d'assurance que nous lui remémorons ce qu'on a grimpé là-bas et il est impressionné par notre ascension de «  Sea of Dreams  ». Cette voie d'El Capitan ouverte en 1978 par Jim BRIDWELL et ses acolytes a été en son temps une des voies les plus dures du monde. Il y a notamment une longueur que Patrice a faite qui présente beaucoup de mouvements sur crochets et qui se nomme  :  «  hook or book  ». En gros ne rate pas tes crochets ou tu t'éclates sur la vire/dièdre de départ. Mais cette voie est à elle seule l'occasion d'une autre histoire  !

Pour en revenir à Pietro, au détour de la conversation nous lui demandons à tout hasard ce qu'il pense de la voie du Poisson ouverte par un certain Igor KOLLER. Sa réponse est sans appel  :  «  c'est peut-être la plus belle voie des Alpes et pour des grimpeurs de 6c, plus des crochets, même pas dure  !!  ». Grimpeurs ambitieux  : ne demandez jamais votre destin au top niveau ou bien sachez que c'est un avenir rempli de tremblements qui vous attend  !

Le lendemain alors que nous montons au refuge Falier, la paroi défile sous nos yeux au fur et à mesure de la marche, et ça me fait mal de dire ça maintenant, mais la paroi ne nous impressionne pas  ! En particulier la zone où se situe  :  «  à travers le Poisson  », qui ne paraît pas raide  !

Arrivés au refuge nous relevons le topo du «  Specchio di Sarah  » que nous a aussi conseillé Pietro et nous nous dirigeons vers cette voie de 400m qui présente des passages jusqu'à 7c et du 7a obligatoire, pour une cotation globale  : «  ABO- », niveau très dur pour nous. A l'attaque nous apercevons des tchèques qui nous devancent de quelques longueurs.

Après les avoir rattrapés, benoîtement je les suis sans analyser le topo  : erreur fatale qui va me valoir le passage le plus terrorisant de ma carrière  ! Je dois être dans la troisième ou quatrième longueur. Sous le petit bombé qui me domine je peux me reposer et observer la suite  : quelques traces de magnésie laissées par mes prédécesseurs et mon objectif  plus loin au-dessus: le prochain spit. Le problème est que pour l'atteindre, je dois effectuer une série de mouvements que je devine sans retour, surtout que mon dernier point est perdu une quinzaine de mètres sous moi.
Je sens que je n'ai jamais vécu une telle situation. Mais finalement je me dis que c'est comme ça l'escalade dans les Dolomites et que ça m'apprendra à jouer avec le feu  : «  tu voulais de l'engagement eh bien tu es servi, maintenant vas-y  »! Peut-être, est-ce ce pauvre raisonnement, qui à la énième tentative me permet, la peur au ventre, de me relever sur cette petite inversée, les pieds à plat sur des prises insignifiantes, alors que ma corde file tout en bas dans un mousqueton définitivement trop loin! En voyant Patrice forcer à son tour alors qu'il est bien assuré, je comprends oh combien, j'ai fait le passage de ma vie et pour le restant de mes jours, j'espère bien une chose  : n'avoir plus jamais à refaire un tel morceau de bravoure.

En étudiant le topo on comprendra l'erreur. Avant le passage terrible que je viens de gravir en suivant les tchèques, la voie part à droite, presque à l'horizontale jusqu'à un relais, puis revient très à gauche au spit qui nous dominait. Une erreur qui en dit long sur le moral du jeune tchèque qui grimpe en tête.
Pour ma part n'étant pas téméraire, je suis sûr que sans lui j'aurais trouvé le bon itinéraire, et d'ailleurs cette anecdote me fait penser à une citation d'un ami  qui m'a toujours plue  : «  pour être un bon alpiniste, il faut une certaine dose de médiocrité  !  ».

Dans la suite de la voie, l'engagement est marqué mais la paroi est très raide et les prises sont plutôt franches ce qui nous convient bien. Nous avons bien quelques appréhensions pour gagner certains points mais rien à voir avec ce que j'ai vécu en me trompant et nous terminons la voie sans soucis particuliers. C'est une des plus belles voies que nous ayons eu la chance de grimper. Hormis la plus dure en 7c, nous avons enchaîné toutes les longueurs. Le Specchio di Sarah se situant dans une logique moderne, la voie n'aboutit pas au sommet, car seule la partie la plus intéressante pour l'escalade est gravie et c'est ainsi que nous regagnons le pied de la paroi par une série de rappels.

De retour au refuge, nous sommes un peu fatigués, mais pas trop inquiets pour le lendemain, car «  à travers le Poisson  » est annoncée moins dure, seulement ED+…

Au repas, nous apprenons que deux autrichiens ainsi que trois italiens dont le médiatique Bubu alias Mauro BOLE, veulent aussi grimper la même voie que nous. Fatigués, nous décalons notre lever pour dormir plus et leur laisser une bonne avance. Mais voilà, le tuyau de Pietro,  éviter  la première longueur par une vire à droite, nous fait nous retrouver tous ensemble au premier relais  ! Patrice sans doute plus fair-play que moi tient à ce que nous laissions passer.
Finalement c'est la meilleure solution pour éviter d'être acteur de la lutte qui se joue sous nos yeux  : sans pitié et visiblement mort de faim, l'autrichien en chef s'est jeté dans la longueur juste derrière Bubu. Ce dernier, pas vraiment à l'aise, s'escrime dans la fissure pourtant annoncée seulement en 5. Puis c'est carrément la surprise, une fois la longueur terminée Bubu redescend et abandonne la voie, au grand dam d'un de ses compagnons journaliste qui pour une séance photo,  a commandé un hélicoptère! Sur la vire nous échangeons quelques paroles  avec Bubu : «  trop de monde, les ondes ne sont pas bonnes  !  »

Une fois ce tumulte passé nous emboîtons le pas à la cordée autrichienne. Dans un premier temps c'est parfait car ils sont rapides et trouvent bien l'itinéraire. Mais bientôt les longueurs se durcissent et alors que la dure loi du Poisson prend forme, nos compagnons d'aventure deviennent de moins en moins efficaces, à tel point que presque à chaque relais, nous patientons de longs moments.
Ce que j'appelle dure loi du Poisson, c'est une verticalité terrifiante à cause du rocher très compact et surtout un assurage exclusivement à l'aide des anfractuosités du rocher. Ce qui implique une escalade facile et bien protégée lorsque les passages présentent beaucoup de trous. Par contre lorsque les reliefs s'estompent les choses s'aggravent doublement, car subitement il n'y a plus ni prises ni protections  !!

D'ailleurs dans la longueur qui mène à la baume du Poisson, les exigences de ce type d'escalade malmènent le moral de la cordée autrichienne. Le premier de cordée  est vaché sur un coinceur en porte à faux dans un petit trou, mais comme il a raté un emplacement pour un bon Camalot, sa corde file directement au relais, fort malheureusement un des plus précaires de la voie!
Dans cette situation pour le moins alarmante, la prétendue réserve anglo-saxonne souvent opposée au bruyant tempérament latin en prend un sérieux coup. En effet même si la langue de Goethe nous échappe complètement, le ton et la quantité de propos dans cet endroit mal approprié pour les grands discours, nous ont laissé peu de doutes quant à leur profonde signification!

A la décharge de l'Autrichien en chef, la menace d'une chute d'une quinzaine de mètres ou pire encore, la terrible perspective du grand plongeon a, il est vrai de quoi faire trembler les plus grands guerriers. A ce propos, une fois dans le Poisson, les Autrichiens jettent l'éponge et surtout leur corde vers le bas pour rejoindre la terre ferme dans les meilleures conditions possibles...

N'ayant pas raté le bon emplacement pour le bon Camalot, c'est dans des dispositions d'esprit quand même moins noires que je débouche dans la baume proprement dite du Poisson. Au relais  : un spit. Dans ma tête, c'est un véritable soulagement  : d'une part à cause de la solidité du point, et d'autre part c'est rassurant de savoir que les ouvreurs avaient ce type de matériel. En 1981 ouvrir cette voie sans tamponnoir, vous voulez rire  ! Il y a des limites  ! Après les longueurs qu'on vient de faire, même en l'an 2000 ce serait une véritable révolution dans ma conception du possible.

Les longueurs qui suivent le Poisson sont toutes aussi incroyables que les précédentes et c'est sans doute un peu angoissés par la descente en rappels qu'à une longueur de la vire nous préférons assurer une bonne nuit refuge et nous filons vers le bas. Dans la descente nous récupérons sur notre corde les tchèques rencontrés la veille. Ayant commencé tardivement ils se sont arrêtés au Poisson et en descendant viennent de coincer leur cordes qu'ils préfèrent revenir chercher demain après une bonne nuit au chaud  !

Le lendemain, c'est après un lever tardif que je retrouve Patrice. Il discute en anglais avec un randonneur comme son équipement presque règlementaire nous l'indique  : le sac à dos avec les poches sur le côté, la carte postale en plusieurs parties fraîchement achetée au refuge, la petite famille à portée de main, bref la panoplie du touriste.

Passé ce cliché, j'écoute la conversation et je comprends que Patrice parle depuis un moment de  :  «  à travers le Poisson  » et que notre touriste a l'air de connaître la voie. Intrigués, quand nous lui demandons clairement s'il a fait la voie, sa réponse est affirmative, mais comme il n'en dit pas plus, sa femme sans doute lassée par ses mystères intervient pour nous révéler que nous discutons avec IGOR KOLLER.
Là, complètement abasourdis nous écoutons Igor nous raconter l'histoire du Fish, une histoire simple mais tellement marquante, qu'aujourd'hui encore plus de six ans après je ne m'en suis toujours pas remis.

L'été 1981 avec Piotr SUSTR, son jeune compagnon de cordée qui n'a que 17 ans, ils grimpent ensemble pour la première fois, quand ils tentent d'ouvrir la voie. Ils échouent après quelques centaines de mètres.
Quelques temps après, ils reviennent et alors que le second porte seulement un petit sac comme dans les escalades à la journée, en trois jours ils réalisent, disons pour être accommodant, une des voies les plus folles des Alpes  ! Ils ont grimpé en tête chacun leur tour avec des pitons et même des crochets goutte d'eau mais pas de TAMPONNOIR  ! Le spit au relais dans le Poisson a donc été rajouté ultérieurement.

Mes vaniteuses dissertations sur les  :  «  révolutions du possible même en l'an 2000  » s'envolent et dorénavant dans la grimpe je n'aurai qu'un seul maître  :  «  Igor KOLLER  » car, de voie ouverte avec une telle maestria, je n'en connais qu'une. De plus, avec Patrice nous ne revenons pas de tant de modestie et nous ne pouvons pas nous empêcher de comparer cette rencontre avec celle de Jim BRIDWELL.

Comme je le disais au début de ce récit, quelques mois avant ce séjour nous avions grimpé  une autre voie mythique:  «  Sea of Dreams  ». Après neuf jours de dur labeur nous étions sortis de la paroi et pour ma part j'étais à bout de nerfs. Tout ce temps passé à monter, parfois sur des dizaines de mètres, sur des points tenant à peine plus que le poids d'un homme, je n'en pouvais plus  !

Non loin du sommet d'El Capitan, épuisés et bientôt à court d'eau, nous effectuions notre neuvième bivouac, mais après avoir terrassé le monstre mythique nous étions les plus heureux des hommes. Au matin, quelle ne fut pas notre surprise  : Jim BRIDWELL himself sortant du Nose avec deux clients. Il nous lance en passant  :  «  Hi guys, did you climb Mescalito  ?  » . «  No, we climbed Sea of Dreams!  ». «  That's my route  ». Non sans blague, y s'imagine quoi Jim qu'on a grimpé sa voie par hasard  !

S'en suit tout un discours sur la non-valeur de grimper «  Sa  » voie, qui a été massacrée par les répétiteurs qui, à l'écouter parler auraient rajouté pas loin de deux cents spits  ! Nul n'a la prétention de croire que répéter une voie a plus de valeur que de l'ouvrir et certainement pas une voie de ce niveau! Par contre, comme c'est encore tout frais dans notre mémoire, en comparant les longueurs avec le topo originel nous pensons qu'en réalité il y a en plus  : un ou deux spits dans les longueurs et une ou deux dizaines de spits répartis sur l'ensemble des relais. Ces commentaires étaient donc le fruit de l'imagination d'un grimpeur vieillissant mal et avec Patrice nous l'espérions pour lui, ceux d'un guide fatigué par l'ascension du Nose avec deux clients.

Septembre 2006. De retour au refuge Falier déjà six années ont passé. Fidèle à mon souvenir, la paroi de la Marmolada est toujours aussi peu impressionnante, par contre maintenant je sais à quoi m'attendre. Cette fois, avec Didier LE GALL, nous sommes venus directement affronter cette voie qui m'avait tant ému. Notre objectif est de parcourir dans la journée la voie dans son intégralité, les six cents premiers mètres les plus durs, ceux de la version falaise, puis les trois cents derniers mètres d'une difficulté plus classique qui finissent de donner un caractère alpin à l'entreprise.

Après le repas, dans le réfectoire je fais le tour des posters. Je m'arrête un instant devant celui d'Igor KOLLER et soudainement je m'aperçois que dans les quelques grimpeurs attablés, il est là, pas de doute possible, c'est lui. Sans cette photo je ne l'aurais pas reconnu. Il faut dire à ma décharge que les photos d'Igor KOLLER ne sont pas légions et qu'une conversation d'il y a plusieurs années pour seul souvenir, est insuffisante. A propos des images des grands alpinistes peu connus en France, un copain m'a rapporté qu'il y a quelques années sur la photo de groupe d'un colloque sur l'alpinisme, parmi une foule d'alpinistes pour bon nombre médiocres, on pouvait lire  :  «  inconnu  » sous une seule tête, celle d'Igor KOLLER…

Mais les temps changent, Igor a même eu droit à un article dans l'excellente revue américaine  :  «  Alpinist  »  ; d'ailleurs l'image d'Epinal du randonneur qui s'avère être un grimpeur exceptionnel a aussi évolué puisque les vêtements d'Igor sont couverts par les stickers de son sponsor. Lui ne semble pas avoir changé, il semble toujours aussi ouvert. Nous discutons un petit moment puis avec Didier nous allons nous coucher afin d'être en forme pour le lendemain.

Rien de pire que de se fier à ses souvenirs  ! En contournant la première longueur par la droite je ne suis pas allé assez loin et nous nous retrouvons sur une vire scabreuse. Cela commence bien  ! Demi-tour et malgré la pénombre, finalement nous trouvons facilement la bonne vire qui nous conduit au premier relais. C'est Didier qui commence car je souhaite grimper en tête les longueurs que Patrice avaient faites. Une fois au premier relais il me passe toute la ferraille et pour les crochets je lui dis: « pour le moment c'est facile  je vais les ranger dans le sac  ».
Les longueurs se succèdent sans soucis et Didier vient de me rejoindre au quatrième relais, quand des voix plus bas nous interpellent. Ce sont deux grimpeurs italiens rencontrés la veille au refuge. Ils sont partis plus tard que nous pour grimper une autre voie d'Igor KOLLER, moins classique et un peu plus dure que la nôtre mais plus courte car la partie indépendante se termine dans la baume du Poisson.

Comme ils insistent nous comprenons que nous avons perdu quelque chose et en fait c'est même pire que ça  : les crochets au lieu de les ranger je les ai négligemment posés à côté du sac  ! Heureusement, ils ont été plus rapides que nous pour gravir la partie commune aux deux voies. Une fois à notre aplomb nous leur jetons un brin afin de récupérer les précieux crochets  qui s'avèreront essentiel pour la suite! Quel quiche j'ai été, on a frôlé le but.

Didier fait notre cinquième longueur, puis je repars. De temps à autre je trouve des points, mais quand j'arrive au relais, c'est net, la voie est plus à droite. Voilà, je vous le disais rien de pire que les souvenirs.
Suite à cette erreur je propose à Didier de me coltiner la dalle expo qui domine le relais et qui devrait permettre de rejoindre la voie. Mais il préfère repartir en tête et malgré mes insistances pour réaliser mon idée, il grimpe plus à gauche, cumulant le mérite de nous remettre dans les clous et celui d'enlever le premier passage dur du Fish. De plus, je dois bien avouer  que son choix est le meilleur car il présente un avantage de taille: celui de pouvoir se protéger.
En second j'enchaîne en libre  ce passage en 7a+ qui la première fois était mouillé et m'avait résisté.
Ensuite je tire d'une traite les deux longueurs suivantes dont la longueur la plus connue du Fish, le fameux dièdre évasé en 7b. En 2000, en second je l'avais parcouru en libre, mais là, en tête, c'est une toute autre histoire et c'est sans trop d'hésitations que je me pose sur un crochet. Ce précieux outil que j'avais abandonné comme de la vulgaire ferraille me sauve.

Ah  ! la nature humaine, toute l'année on donne de l'importance à pas mal de choses futiles et là je trouve le moyen d'oublier un outil essentiel pour la réalisation de cette voie de rêve.
En second, Didier enchaîne ce 7b du genre plutôt dalleux. Par contre une fois en tête dans la courte longueur qui mène à la baume du Poisson et qui avait achevé les Autrichiens, il pose un crochet. C'est terrible de voir un grimpeur de huitième degré se servir de ce type d'instrument dans un passage en 6c+. Mais six ans auparavant j'avais fait de même et ce qu'il faut bien comprendre c'est que plus que jamais cette voie donne toute sa signification au fait de grimper en tête  ! D'ailleurs une fois encore, en second le passage se débloque. Je trouve la prise de pied qui me permet de bloquer le monodoigt d'une phalange, tout en restant dans le niveau de difficulté annoncé.
Arrivés dans le Poisson, je souris. En 2000, cette longueur qui m'attend maintenant et qui permet de quitter le Poisson je l'avais faite en second. Mais comme je ne l'avais pas trouvée trop dure, je m'étais permis de commenter le combat de Patrice d'une réflexion  :  «  je pense que tu t'es pris un coup de fatigue, elle est pas dure cette longueur  !  »  ! Quel manque de lucidité  ! En effet, après seulement quelques mètres en tête dans la longueur suivante, bien entendu d'un niveau similaire, je m'étais retrouvé à l'agonie  !

Aujourd'hui, piqué par ma prétention d'hier, j'essaye d'être à la hauteur. Cela tombe bien, c'est sans doute la plus belle longueur de la voie. Une petite erreur par rapport au topo et je m'arrête avant le bon relais, mais je viens de franchir mon premier 7a en tête dans le Poisson.

Didier pose quelques crochets pour compléter les quelques mètres qui conduisent au bon relais et je repars pour tirer les deux longueurs suivantes en une. L'une, présente le passage le plus dur de la voie  : un 7b+ où je pose encore un crochet mais cette fois vraiment pas terrible, et l'autre, un pendule où si vous n'avez pas le bon camalot pour la doubler, la micro lunule sensée supporter votre poids vous laissera des souvenirs réellement impérissables  !
Pour terminer, Didier réalise une courte longueur en traversée dans un surplomb plein gaz et je gravis la fissure qui conduit à la vire, non sans un petit pendule non précisé dans le topo. Je me promets de mieux me pencher sur ce problème…la prochaine fois. Nous avons mis treize heures et dans une demi-heure il va faire nuit. Je sens que Didier est partisan d'un bivouac spartiate qui nous permettrait d'aller au sommet, mais pour moi nous n'avons pas été à la hauteur de notre objectif, tant pis je préfère descendre.

Le lendemain nous prenons le temps d'étudier le cahier du refuge. Nous constatons que la voie a été gravie «  à vue  » à partir de 1986, par des grimpeurs inconnus en France, dans des horaires qui nous laissent rêveurs  ! A tel point que la benne du téléphérique au sommet de la voie  : certaines cordées arrivent à la prendre en début d'après-midi…

Didier, qui dans un premier temps avait été un peu surpris que je désire refaire le Fish, a maintenant bien saisi tout l'intérêt de gravir cette voie plusieurs fois  ! J'espère en effet, que vous aussi vous aurez compris qu'une voie aussi marquante mérite d'être parcourue intégralement.

Nous terminons ce séjour alors que nous aurions encore aimé grimper d'autres voies, mais la météo a tourné et nous rentrons chez nous la tête remplie des images du Fish qui si ce n'est une des voies les plus dures des Alpes, est certainement une des plus belles.

Stéphane BENOIST.

Le Fish et les français  !
A ma connaissance  :
-Rémi DUHOUX et  Dimitri MUNOZ 31 août et 1 septembre 1997. Parcours intégral,  les premiers  français  !
- Patrice GLAIRON-RAPPAZ et Stéphane BENOIST, en août 2000.
- Patricks BERHAULT et EDLINGER, en septembre 2000.
- Rolando GARIBOTTI (Argentine/Usa) et Bruno SOURZAC, en janvier 2001  !
- Luc AVOGADRO et Philippe MUSSATTO, intégral  à la journée!
- Stéphanie BODET et Arnaud PETIT, été 2003. Tout à vue  y compris le pendule  !
- Benoît CHANAL, Aymeric CLOUET et Christophe DUMAREST,  en 2004. Intégral  à la journée! Quasiment à vue pour Aymeric  !
- Didier LEGALL et Stéphane BENOIST, en septembre 2006.

 


 

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